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Entre littérature et politique, avec l’Ivoirien Gauz’ – Chemins d’écriture

todayoctobre 22, 2022

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En 2014, l’Ivoirien Gauz’ a pris d’assaut le monde littéraire avec Debout payé, un premier roman qui se lit comme une satire féroce de la société de consommation vue à travers les yeux d’un vigile africain. Romancier, mais aussi scénariste, réalisateur, photographe, l’écrivain vient de publier Cocoaïans, son nouvel opus avec pour thème les rapports de domination entre l’Occident et l’Afrique à travers l’histoire de la culture et du commerce de chocolat. Roman éminemment politique.

« En réalité, nous, on vit dans une société de littérature. Quand je dis « nous », je parle de la plupart des Africains. En fait, tout est totalement littérature. Le champ, c’est de la littérature. Planter du riz, c’est de la littérature. Les contes le soir, c’est de la littérature. Du coup, ma littérature, c’est pas que des mots, c’est aussi de la photo, c’est aussi de la sculpture, c’est aussi du cinéma, du jeu d’acteurs, de la musique… Et je fais tout ça, à fond. C’est un peu protéiforme, mais c’est le même bloc de ravissement. Il n’y a pas de classement, il n’y a pas de tiroir, tant qu’on est dans la beauté du geste. »

Ainsi parle l’Ivoirien Patrick Gbaka-Brédé, connu sous son nom de plume Gauz’. Biochimiste de formation, l’homme est un artiste pluridimensionnel, pratiquant avec un égal bonheur la littérature comme le cinéma, la sculpture ou encore la photographie. Il s’est fait connaître en tant qu’auteur en 2014 en publiant Debout payé, un premier roman intelligent et satirique, tiré de son expérience de vigile dans des grands magasins parisiens. L’Ivoirien doit à ce premier livre sa réputation de romancier engagé et inventif.

Qui sont les Cocoaïans ?

Cocoaïans, qui vient de paraître, est le quatrième roman de Gauz’. L’ouvrage s’inscrit dans la tradition de la littérature de contestation sociale et politique dont les pionniers ont pour noms Aimé Césaire, Rabemananjara ou encore Sembène Ousmane. S’emparant de la tradition à son tour, Gauz’ la renouvelle avec son écriture incandescente, doublée d’une réflexion d’une radicalité absolue sur l’histoire et les aberrations du présent.

C’est ce mélange de gravitas et de ce que l’auteur appelle « la beauté du geste », qui avait fait le succès de son second roman, Camarade Papa (2018), Grand prix littéraire d’Afrique noire, portant sur la colonisation, et de Black Manoo (2020), son troisième opus dont l’action se déroule dans le Paris des bas-fonds revu et corrigé par un junkie ivoirien sans papiers. L’action de Cocoaïans se situe en Côte d’Ivoire. Avec ce récit à mi-chemin entre pamphlet, essai, théâtre et fiction, Gauz’ nous entraîne au cœur de l’histoire de son pays d’origine, à travers le prisme de la culture et du commerce du cacao dont la Côte d’Ivoire est devenue l’un des centres mondiaux majeurs depuis l’introduction de la plante du cacao dans ce pays à l’époque coloniale. Volume bref d’une centaine de pages, Cocoaïans est sans doute l’ouvrage le plus politique sous la plume de ce romancier.

Le récit s’ouvre sur les circonstances de sa conception. L’idée est née, raconte l’auteur, lors d’une longue discussion avec un ami d’enfance sur la terrasse du bureau de ce dernier à Abidjan. Agrémentée de la dégustation d’une tasse de chocolat préparée à partir des fèves « made in Côte d’Ivoire » (« Un des meilleurs chocolats de toute ma vie ! »), la conversation dérive vite sur ce que la culture et le commerce du cacao disent des rapports de domination imposés par l’Occident aux pays africains producteurs de matières premières. « Mon voyage au pays des Cocoaïans a commencé là », écrit l’auteur. Mais qui sont les Cocoaïans ?

« Ce sont tous les Africains, et, par extension, ce sont tous les pays qui n’ont que la matière première comme source de revenus, répond Gauz’. C’est au-delà de la Côte d’Ivoire qui est le premier producteur de cacao. Je pense aussi au Cameroun, au Mali, à la Guinée, aux deux Congo, ces producteurs de pétrole, au Gabon. Les Cocoaïans sont tous ces exploités de l’injustice mondiale, de la grande finance. Dans cette économie mondiale, nous sommes le continent des matières premières et non de leur transformation. En Côte d’Ivoire, on se vante d’être le premier producteur mondial de cacao, alors que ce sont les Belges, les Suisses, les Norvégiens, les Américains qui font fortune sur le chocolat et qui dictent les prix de nos matières premières. On n’a pas besoin de faire Sciences Po pour comprendre ce rapport inique au monde. C’est le moment de reprendre en main cette richesse-là. »

Histoire et révolution

Comment reprendre l’initiative ? En transformant sur place les fèves en chocolat et en le vendant à sa juste valeur. On l’aura compris, Cocoaïans est un appel à la révolte contre l’ordre inique du monde. Or, en Côte d’Ivoire, la révolte gronde depuis longtemps, depuis l’imposition de la culture du cacao par les colons au début du XIXe siècle, mais la révolte a été toujours matée ou récupérée par les puissants du moment. S’attardant sur les moments clés de l’histoire du pays, l’auteur rappelle combien le cacao, son rejet comme son instrumentalisation, ont été consubstantiels à la construction de la nation ivoirienne.

Son livre est une plongée dans l’histoire. Elle s’ouvre en 1908 sur une réunion clandestine, qui s’est tenue dans un bois sacré, avec les participants appelant déjà le peuple à résister contre la culture du cacao. « Cette plante amère qui ne se mange pas et qui ne soigne rien », disaient-ils.

La rébellion du syndicat agricole africain contre la discrimination coloniale et le travail forcé sous le leadership des planteurs locaux du cacao constituent un autre moment fondateur de la modernité ivoirienne. Cette rébellion donnera naissance au Rassemblement démocratique africain, parti qui conduira le pays à l’indépendance en 1960. Or, l’indépendance n’a rien changé dans le rapport de forces entre l’Occident industrialisé et l’Afrique pourvoyeuse de matières premières.

La perpétuation des rapports de domination est signifiée dans une vignette ironique mettant en scène le passage de la Côte d’Ivoire sous les fourches caudines des bailleurs de fonds internationaux, avec le négociateur de la Banque mondiale s’appelant Jean-Baptiste Marchand, tout comme le conquérant colonial du début du siècle. Face à cette stratégie du « changer tout pour que rien ne change », la révolution que propose Gauz’ ne sera pas seulement politique, elle sera aussi écologique et poétique.

Un récit de conquête de liberté

« Le système capitaliste mondial, en fait, pourquoi il marche ? Au-delà de toutes les explications, il n’est fait que de beautés et de ravissements. Il est en permanence en train de séduire. Avec mes petits mots, je n’ai pas les moyens de détruire des siècles de domination. Tout ce que je peux dire, c’est : « Regardez, moi aussi, j’ai de la beauté à proposer. Juste à côté de votre grand immeuble, il y a un jardin verdoyant là-bas. Regardez de ce côté-là. Il y a de la beauté et de l’intelligence là-bas aussi. » Et proposer, faire confiance aux intelligences et à la capacité de ravissement des gens. Moi, c’est ça, mon plan. C’est ça, ma révolution. »

Jubilatoire par son style proche du slam et de l’oralité, Cocoaïans est une plaidoirie passionnée et passionnelle pour une révolution des mentalités et des esprits. Dans cette révolution à venir, il y a place pour l’imagination, le dialogue et l’utopie que dessine la vision « afrofuturiste » d’un monde assagi, équilibré et apaisé sur laquelle se clôt le récit de Gauz’. C’est cette perspective heureuse qui fait de Cocoaïans « un récit de conquête de liberté », comme le revendique la quatrième de couverture du livre.

Cocoaïans, (Naissance d’une nation chocolat), par Gauz’. Éditions de l’Arche, collection « Des écrits pour la parole », 106 pages, 14 euros

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