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Frappe de missiles sur Sébastopol: la guerre navale de Kiev – Lignes de défense

todayseptembre 17, 2023 1

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Les images disponibles sur les réseaux sociaux permettent de reconstituer une partie du raid ukrainien du 13 septembre 2023 sur Sébastopol.

Dix-huit mois après avoir coulé le croiseur Moskva, l’Ukraine semble avoir réussi un nouveau coup d’éclat : la mise hors de combat d’un bâtiment stratégique de la flotte russe, un sous marin de classe Kilo probablement le Rostov sur le Don… En mer Noire, c’est la première fois qu’un sous-marin est touché, pointe Vincent Groizeleau, rédacteur en chef de Mer et marine : « Cette fois-ci, c’est du missile, a priori du missile de croisière et ce qui est effectivement assez particulier, c’est qu’ils ont frappé la principale zone de réparation navale de la base de Sébastopol où il y avait deux bâtiments qui étaient en cale sèche. Un sous-marin russe du type Kilo et un bâtiment de débarquement de chars du type Ropucha. Et effectivement la perte la plus grave, est celle du sous-marin. On ne sait pas quel est son état aujourd’hui, mais si l’on se fie à l’état du bateau qui est à côté, que l’on a pu distinctement voir en photo et qui est complètement détruit, il y a de fortes chances que le sous-marin soit également très fortement endommagé, voire irrécupérable. Et là c’est grave pour les Russes parce que d’un coup d’un seul, ils perdent 20 % de leur capacité sous-marine en mer Noire puisqu’ils n’ont que cinq sous-marins dans cette zone ». 

Des missiles Storm Shadow utilisés pour la frappe

Le type de missile utilisé pour attaquer Sébastopol, reste inconnu, bien que la presse d’outre-Manche évoque l’usage de missiles longue portées Storm Shadow, récemment fournis par les britanniques et les français. La flotte russe de la mer Noire, régulièrement harcelée par des drones navals ukrainiens se trouve désormais également à portée de ces redoutables missiles de croisières, sans avoir la capacité d’esquiver, ni de se régénérer, souligne Vincent Groizeleau : « Depuis le début de la guerre, les détroits turcs sont fermés, comme le dicte la convention de Montreux. Quand il y a une guerre en mer Noire, les détroits sont fermés, on ne laisse plus passer les bateaux de guerre. Donc ça veut dire que les Russes ne peuvent compter que sur ce qu’ils avaient sur place fin février 2022. Et donc on voit, au fil des mois ces capacités se réduire du fait des pertes. Il y a eu la perte du croiseur Moskva, de plusieurs bâtiments de débarquement et il y a effectivement maintenant peut-être ce sous-marin en moins. Et puis dans le même temps, il y a beaucoup de navires russes qui ont été endommagés par des attaques de drones, par des attaques de missiles ce qui nécessitent des réparations et donc au fil des mois, on voit cette maigre flotte de la mer Noire qui comptait une vingtaine de bâtiments significatifs au début de la guerre, se réduire. Et d’où l’importance aussi de toutes ces capacités de réparation navale dans les ports, notamment à Sébastopol, mais aussi à Novorossiïsk. Les cales sèches, les docks flottants qui permettent d’entretenir ces bateaux et de réparer ceux qui ont été touchés. Et là, les Ukrainiens  ont non seulement frappé un grand coup en détruisant des bateaux de guerre, ou en tout cas en les endommageant gravement, mais aussi dans le même temps, ils ont neutralisé d’importantes capacités de réparation qui ne pourront pas servir dans les mois qui viennent pour réparer d’autres unités qui en aurait besoin ». 

Signe de l’importance de cette attaque : l’armée ukrainienne d’habitude discrète, a revendiqué la frappe sans donner de détails sur l’ampleur des dégâts.

Ce que nous apprennent les réseaux

La frappe survenue, en pleine nuit le 13 septembre 2023 sur Sébastopol est révélatrice de la stratégie ukrainienne. Il s’agit de viser des objectifs stratégiques, situés « dans la profondeur », c’est-à-dire loin des premières lignes. L’idée est de désorganiser l’armée russe, en atteignant des cibles de hautes valeurs dans des régions que le commandement russe considérait probablement comme sûres : en l’occurrence Sébastopol, port d’attache de la flotte de mer noire.

Kiev ne s’est pas contenté de viser le port militaire, mais a attaqué le chantier de Sevmorzavod. Au moment du raid, il  abritait au moins un grand navire de débarquement classe Ropucha, et un sous marin à propulsion classique classe Kilo 636.3, c’est-à-dire un version modernisée de ce submersible à propulsion électrique. Très vite des vidéos postées sur les réseaux sociaux ont laissé penser que le chantier naval était en feu. Une vérification sur le site FIRMS pour Fire Information for Ressource Management System géré par la NASA laisse effectivement apparaitre le déclenchement d’un incendie important dans la zone industrielle portuaire de Sébastopol cette nuit là.

Les carrés rouges indiquent un incendie important détectable depuis l'espace dans le secteur de Sébastopol.

Peu de temps après le ministère russe de la défense confirme : « Cette nuit, les forces armées ukrainiennes ont (conduit) une frappe au moyen de dix missiles de croisière sur un chantier naval de Sébastopol (…) Deux navires en réparation ont été endommagés », a ajouté le ministère, tandis que « la défense antiaérienne a abattu sept missiles de croisière », selon la même source. Plus tôt mercredi, le gouverneur russe de Sébastopol Mikhaïl Razvojaïev avait indiqué sur Telegram qu’un « incendie s’était déclaré sur le chantier naval visé. À la suite de l’attaque, selon de premières informations, un total de 24 personnes ont été blessées », avait ajouté M. Razvojaïev cité par l’AFP à Moscou.

L'adaptation de missiles Storm Shadow - Scalp - sur les avions ukrainiens Su-24 est désormais largement documentée sur les réseaux.

Cette  frappe a certainement été réalisée par des missiles tirés à distance de sécurité (Stand Off) car on peut considérer que l’objectif était fortement défendu et aucun navire ukrainien n’a cette capacité de tirs vers la terre. Si les ukrainiens ont pris l’habitude de brouiller les pistes en employant dans les mêmes raids des missiles occidentaux et de vieux missiles d’origine soviétique  encore en stock chez eux, tous les regards se sont rapidement portés sur les Storm Shadow/Scalp livrés par les européens (UK et Fra). Ils peuvent être tirés à plus de 300 kilomètres de distance, et ont été adaptés sous des chasseurs-bombardiers ukrainiens Sukhoi-24 hérités de la période soviétique. Le missile ukrainien anti-navire, P-360 Neptune aurait pu se révéler utile pour cette opération, mais il est  en principe tiré depuis des batteries côtières…

L'image satellite publiée par le ministère de la Défense britannique permet de réaliser l'ampleur des dégâts.

En réalité, le navire de débarquement, et le sous-marin visés, étant en cale sèche dans un site industriel au moment du raid, il convient donc de les considérer comme des cibles terrestres, même si ce sont des bateaux… Le missile européen Storm-Shadow/Scalp est parfaitement adapté à ce genre d’objectifs. Il permet d’allier puissance (avec une charge de plusieurs centaines de kilos) et précision. Le fait que dès le 15 septembre 2023, le ministère britannique de la Défense publie, sur son propre compte X un fil détaillé sur raid, semble accréditer  la thèse d’une frappe réalisée avec des missiles de croisière de ce type fourni par la Grande Bretagne, début 2023.

La défense britannique va jusqu’à publier un BDA (Battle Damage Assessment) certes simplifié, mais faisant le bilan du raid, presque comme si c’était l’œuvre de sa propre armée de l’air ! On peut y lire entre autres : « Open-source evidence indicates the Minsk has almost certainly been functionally destroyed, while the Rostov has likely suffered catastrophic damage ». Londres très engagé dans le soutien à l’armée ukrainienne, annonce ainsi que le navire Minsk ne pourra pas reprendre la mer, et que le sous-marin Rostov sur le Don a subi de très importants dommages.

Des cibles stratégiques

Si l’on s’arrête sur les cibles, une rapide recherche en ligne permet, de comprendre leur importance. Le Minsk est un navire dit de « débarquement », de la classe Ropucha datant de 1973.  Sur le papier, il s’agit de l’un des plus anciens de la série des navires de ce type. Ils sont très utiles pour la marine russe, qui en alignait cinq au sein de la flotte de la mer noire. Au début de l’intervention russe en Syrie, ces cargos amphibies multipliaient les liaisons entre Tartous et Sébastopol, transportant, troupes, armes et matériel logistique.

Avec un déplacement de 4 000 tonnes environ, ils peuvent passer les détroits sans difficulté, et sont conçu pour le débarquement sur le littoral. Problème : ils sont à bout de souffle et leur conception est dépassée. Voyant sa flotte amphibie vieillir, la Russie a tenté dans les années 2010’de se doter de plusieurs bâtiments de projection de commandement (BPC) de la classe Mistral, qu’elle entendait acheter à la France, avant que Paris ne tire un trait sur le contrat en 2015. Au final, la marine russe a dû se contenter de ces Ropucha. Elle en compte aujourd’hui un de moins, et ces bateaux ne sont plus produits depuis presque 40 ans.

Image partagée sur les réseaux sociaux dans les heures ayant suivies le raid ukrainien, montrant les dégâts causés au batiment Minsk.

Kilo endommagé

L’autre cible du raid, était donc un sous-marin de la classe Kilo modernisé. Un submersible, considéré comme moderne et très silencieux, mais à l’autonomie limitée, car il est à propulsion électrique. La marine russe a médiatisé en décembre 2015, l’utilisation de ce sous-marin contre des positions de Daesh en Syrie. Ce même sous-marin  : le B-237  Rostov-sur-Don du Projet 636.3 avait alors tiré quatre missiles de croisières Kalibr sur des bases  de l’organisation État Islamique à partir de la mer Méditerranée. Une capacité rare dans la marine russe et particulièrement dans la flotte de la mer Noire qui ne comptait que cinq sous-marins de ce type. Les photos publiées sur les réseaux sociaux, laissent apparaitre des destructions importantes sur la partie avant du submersible endommagé à Sébastopol.

L’une des sections les plus complexes à usiner et celle qui abritait tubes lance-torpilles et missiles. Le ministère britannique de la défense estime que réparer le Rostov sur le Don « prendra des années et coutera des centaines de millions de dollars », mais surtout les dégâts engendrés sur le chantier naval, risquent de compromettre les travaux de maintenance des autres bâtiments du même type, réduisant encore les capacités de la flotte de la mer Noire, déjà mise sous pression.

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